L'attribution causale

L’attribution causale

Comme son nom le laisse supposer, l’attribution causale désigne en psychologie sociale la tendance naturelle de l’homme à attribuer des causes aux comportements qu’il observe. L’attribution est un processus qui consiste « à émettre un jugement, à inférer « quelque chose », une intuition, une qualité, un sentiment sur son état ou sur l’état d’un autre individu à parti d’un geste, d’un objet, d’une disposition spatiale, d’une humeur » (Moscovici).

Les travaux sur l’attribution causale rendent donc compte d’une psychologie du « sens commun » : comment j’explique les évènements auxquels j’assiste ? Comment j’explique ce que je fais, ce qui m’arrive, ce que je ressens ? Comment j’explique ce que font les autres, ce qui leur arrive ?

Pour citer cet article (format APA) : Pollet, M. (2014, 11 avril). L’attribution causale. Récupéré le jour mois année du site de l’auteur : http://blog.maximepollet.fr/lattribution-causale/

 

 Plan

 

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I. On ne se contente pas de ce que l’on voit

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Le psychologue autrichien Fritz Heider fit dans les années 40 une découverte intéressante concernant la façon dont nous expliquons les situations que nous sommes amenés à observer. Il mit en évidence notre tendance naturelle à ne pas nous contenter de l’information disponible, et à inférer des informations supplémentaires pour rendre compte de la logique des situations observées.

Le dispositif expérimental était simple, et la vidéo ci-dessous vous permet de vous en convaincre : regardez-la, et répondez à la question : que voyez-vous ?

La plupart des sujets soumis à cette expérience développe un discours (parfois très élaboré) sur les comportements des formes géométriques et leurs relations (« Le gros triangle se cache, il tend un piège au petit triangle et au rond » ; « le rond est acculé dans la pièce » ; « le triangle ouvre la porte »…), sur leurs émotions (« le petit rond a peur » ; « le gros triangle est énervé »…). Dans presque tous les cas, on obtient un discours architecturé autour de l’idée que le gros triangle chasse les deux petites formes géométriques.

Pourtant, qu’en savons-nous ? Un observateur extérieur rigoureux, soucieux de ne rendre compte que de ce qu’il a observé, ne pourra que dire que la vidéo présente des formes géométriques (trois : un gros triangle, un petit triangle, un petit rond) en mouvement autour de plusieurs segments.

En effet, la quasi-totalité des informations que nous proposons pour rendre compte de cette vidéo sont des informations… inventées ! On peut déjà s’étonner de notre tendance à attribuer des émotions, des désirs, des pulsions à des formes géométriques. Et même en admettant que ces formes pensent et ressentent, rien ne nous permet d’affirmer que l’un est méchant, que l’autre se cache, etc.

Bref : nous avons tendance à générer des informations supplémentaires, ces informations permettant d’expliquer la situation et d’attribuer des causes aux comportements que nous observons.

 

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II. Une disposition naturelle

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Cette tendance est naturelle, et normale. Dans la vie de tous les jours, nous inférons et devinons un certain nombre d’informations, nous ne nous contentons pas des données transmises par nos sens. En cela, les informations recueillies (les sensations) font l’objet d’un traitement les enrichissant et parfois les déformant en fonction de ce que l’on sait déjà, de notre expérience passée (la perception). Ainsi, lorsque vous voyez une ambulance ou un véhicule d’intervention des pompiers devant un bâtiment, vous supposez naturellement et sans même y penser qu’il y a un blessé, vous ne vous contraignez pas à penser « tout ce que je peux dire et croire, c’est qu’un véhicule des forces de secours se trouve devant le bâtiment ».  C’est un processus normal qui permet d’ordonner et de donner un sens à la réalité sociale. Grâce à cela, nous pouvons :

  • Comprendre et dans une certaine mesure contrôler et expliquer notre environnement, nous évitant le désagréable sentiment d’être dépassé par les évènements et de ne rien comprendre à ce qui nous environne ;
  • Prédire notre environnement, et éventuellement agir suffisamment tôt pour nous éviter certains problèmes. Si un homme se dirige vers vous la nuit un couteau à la main, vous allez sûrement lui attribuer de mauvaises intentions et agir en conséquence avant d’en savoir plus !

 

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III. Attribution interne et attribution externe

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Il existe deux grandes catégories d’attributions causales : les attributions internes et les attributions externes.

  • Les attributions internes désignent les explications rendant compte du comportement au moyen de facteurs personnels, internes, dispositionnels. Par exemple :

« Roger n’a pas eu la moyenne à son examen. Il n’a probablement pas assez travaillé, ça lui ressemble bien. »

  • Les attributions externes désignent les explications rendant compte du comportement au moyen de facteurs environnementaux, externes, situationnels. Par exemple :

« Roger n’a pas eu la moyenne à son examen. Il faut dire que le sujet était dur, et le prof ne l’aime pas de toute façon. »

 

Dans les deux cas, les faits sont les mêmes (Roger n’a pas eu la moyenne à son examen), ils sont objectifs et vérifiables par tous. En revanche, l’explication qui est proposée s’appuie soit sur des facteurs internes, propres à Roger (sa paresse, sa tendance naturelle à ne pas réviser en avance, etc.), soit sur des facteurs externes, extérieurs à Roger (la difficulté du sujet d’examen, les conditions d’examen,  un ressenti particulier de l’enseignant à l’égard de Roger, etc.)

« Ce qui fut infligé par Dieu, par le monde, le destin, la nature, les chromosomes et les hormones, la société, les parents, la police, les maîtres, les médecins, les patrons, et, pis que tout, par les amis, est si injuste et cause une telle douleur qu’insinuer seulement que je pourrais peut-être y faire quelque chose, c’est ajouter l’insulte à l’outrage. » (Watzlawick, p. 25)

 

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IV. Erreur fondamentale d’attribution et norme d’internalité

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Norme d’internalité

Si vous ne l’aviez pas déjà deviné, rappelons une chose importante : dans nos sociétés occidentales postmodernes/hypermordernes, une des formes d’attribution est plus appréciée et valorisée socialement que l’autre : l’attribution interne. C’est ce que l’on appelle la norme d’internalité.

A l’ère de l’individu autonome et responsable, les explications internes sont en effet plus désirables et acceptées socialement : par exemple, si un individu attribue son manque de réussite à l’examen à un manque de travail, il sera considéré comme honnête et lucide vis-à-vis de lui-même, responsable, capable de reconnaître ses erreurs, alors qu’en revanche s’il attribue son échec à des facteurs sur lesquels il n’a aucune prise, il sera soupçonné de se chercher des excuses, de faire porter la responsabilité à d’autres que lui., etc. Bref, de pas y mettre du sien et de refuser de regarder la réalité en face : s’il avait travaillé, il n’en serait pas là…

Pas convaincu ? Pensez au demandeur d’emploi…

 

Erreur fondamentale d’attribution

Aussi appelée biais d’internalité, l’erreur fondamentale d’attribution désigne la tendance naturelle à privilégier les facteurs internes pour expliquer le comportement des autres (ou comme on dit parfois, à « psychologiser »). Ainsi, nous avons naturellement tendance à sous-estimer le poids des facteurs situationnels et à surestimer le poids des facteurs personnels lorsqu’il s’agit d’expliquer un comportement observé (et qui n’est pas le nôtre).

Par exemple, une réaction classique au visionnage de l’expérience de Milgram est de penser que les personnes testées sont des personnes au fond mauvaises, qui tirent un certain plaisir sadique dans la tâche, et de minimiser le poids de l’expérimentateur et du dispositif expérimental. Beaucoup de personnes nient ou sous-estiment l’influence importante du contexte dans cette expérience, influence pourtant bien présente et déterminante (rappelons que la soumission peut varier de 0% à quasiment 100% suivant les conditions expérimentales, ce qui montre bien l’importance du contexte).

 

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V. Et le social dans tout ça ?

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Une des limites de la théorie de l’attribution présentée de la sorte est sa tendance à psychologiser et à ne pas toujours tenir compte des facteurs sociaux. Il existe pourtant des dimensions sociales de l’attribution (Jaspars & Hewstone, 1984) :

  • La catégorisation sociale : on sait que l’attribution est différente lorsqu’il s’agit d’évaluer les comportements de membres d’un groupe différent du sien plutôt que d’évaluer des comportements de son propre groupe. Proche du biais pro-endogroupe (tendance naturelle à évaluer plus positivement les membres de son groupe), on sait par exemple que lorsqu’il est question d’évaluer les actions négatives, les facteurs internes seront utilisés pour un groupe « opposé » alors que des facteurs externes seront nommés pour un membre de son propre groupe (et inversement) : c’est l’erreur ultime d’attribution.
  • L’influence sociale : il faut également tenir compte du fait que l’environnement social de la personne peut influencer sa perception et sa déclaration : l’avis de son entourage peut influencer sa propre opinion.
  • La nature sociale de ce qui est expliqué : il est également possible d’envisager l’attribution de causes non pas à des comportements mais à des faits sociaux ou des conditions sociales.
  • Les représentations sociales : enfin, les représentations partagées au sein d’un même groupe peuvent influencer également le processus d’attribution.

 

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VI. Et pour soi ?

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Le biais d’auto-complaisance

Est-ce qu’on explique son comportement de la même façon que l’on explique celui des autres ? Non, c’est plus compliqué ! Il faut en effet distinguer l’hétéro-attribution (explication du comportement des autres) de l’auto-attribution (explication de son propre comportement). Lorsque nous expliquons nos propres conduites, nous mobilisons moins les facteurs internes et accordons autant voire plus d’importance aux facteurs externes.

Nous serions donc plus clairvoyants concernant nos propres comportements, et capables de rendre compte aussi bien des élans et dispositions internes que des déterminismes et facteurs externes ? Oui et non. C’est ce que désigne le biais d’auto-complaisance. Dave T. Miller et Lee Ross ont démontré que nous expliquons différemment nos comportements selon qu’il s’agit d’expliquer des réussites ou des échecs :

  • Lorsqu’il s’agit d’expliquer une réussite, nous avons tendance à privilégier les explications internes (comprendre : « j’ai réussi parce que j’avais en moins les éléments nécessaires à la réussite »).
  • Lorsqu’il s’agit d’expliquer un échec, nous avons tendance à privilégier les explications externes (comprendre : « j’ai raté parce que l’environnement m’a handicapé »).

Bref, lorsque je réussis c’est grâce à moi, quand je rate ce n’est pas à cause de moi… Ainsi, si nous avons tendance à être plus dur avec les autres et à ramener assez spontanément la plupart de leurs comportements à des variables individuelles, nous sommes plus nuancés nous concernant, reconnaissant beaucoup plus facilement le poids des contraintes environnementales sur nos actions et décisions (surtout quand on s’est trompé !).

 

Le locus de contrôle (LOC)

Le locus of control (lieu de contrôle ou locus de contrôle en français, abrégé LOC) désigne la façon dont nous percevons et expliquons notre capacité générale à agir et à influencer notre environnement. Alors que l’auto et l’hétéro-attribution désignent un processus d’attribution ponctuel, le LOC désigne une tendance générale et stable en nous, un peu comme un trait de personnalité.

Comme pour le mécanisme d’attribution, il est ainsi possible d’avoir un locus de contrôle interne ou externe. Les individus ayant un LOC interne présentent une croyance générale en leur capacité à agir et à influencer, à considérer que ce qui leur arrive est en grande partie le fruit de leurs actions et leur engagement (« quand on veut on peut ! »). A l’inverse, les individus ayant un LOC externe présentent une tendance à considérer que ce qui leur arrive est le fruit d’actions, de décisions, d’évènements qui les dépassent et sur lesquels ils n’ont pas de prise (« c’est le destin / le hasard / la chance… »).

 

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VII. A quoi ça sert ?

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Ces travaux – nombreux – sur les mécanismes de l’attribution doivent au moins nous enseigner à nous méfier de nous-mêmes. Lorsqu’il est question d’évaluer une situation, de donner son avis sur le comportement d’une personne, il est souhaitable de rester mesuré et d’envisager aussi bien les facteurs internes qu’externes, et de s’interroger sur les biais et influences sociales qui pourraient parasiter notre regard. Aussi, ces recherches doivent nous permettre de mieux repérer les discours trop internalisant ou externalisant : tout rapporter à des variables environnementales ou à des variables psychologiques revient nécessairement à nier une partie de la réalité sociale.

Quelques travaux et pistes de réflexion :

  • Dans le domaine de l’orientation-insertion, il est courant de mettre en œuvre en parallèle de l’action de bilan un travail sur le LOC des apprenants, bien souvent malmené. Il a ainsi été démontré qu’il était possible de conditionner quelqu’un à développer l’équivalent d’une attitude externe : l’impuissance apprise. Et lorsqu’il s’agit d’aider quelqu’un à élaborer et mettre en œuvre un projet professionnel, il est souhaitable qu’il s’en sente capable et qu’il croit en lui !
  • Dans le domaine de la santé, il apparaît que les personnes ayant un locus de contrôle interne supportent moins bien les blessures/ la maladie et l’impuissance générée, alors que les personnes ayant un locus de contrôle externe sont plus à même d’accepter les conséquences négatives de la santé dégradée.
  • Dans le domaine de l’évaluation, nous avons tendance à évaluer plus favorablement les personnes présentant un LOC interne.

 

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VIII. Références

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Jaspars, J. & Hewstone, M. (1984). La théorie de l’attribution, dans S. Moscovisci (dir.) Psychologie sociale. Paris : PUF.

WATZLAWICK, P. (1984). Faites vous-même votre malheur. Ed. du Seuil.